Bulletin météorologique du jour...

Si le temps est à l'orage, saisissez-vous d'un recueil de nouvelles joyeuses, vous pourrez toujours entendre les récriminations de votre compagnon ou de votre compagne qui s'époumone dans la pièce voisine sinon votre descendance qui s'étripe à l'étage. Si la pluie mouille le jardin, lisez des bandes dessinées, des recettes de cuisine ou des magazines automobiles afin de moins vous mortifier... si une éclaircie pointe à l'horizon, emparez-vous du bouquin abandonné l'avant-veille pour vous installer confortablement devant la vitre du salon. Si le soleil perce au travers des nuages, prenez un des titres que je vous recommande et jetez dans les flammes de la cheminée une mèche de vos cheveux pour conjurer le mauvais sort... mais de grâce, lisez, lisez encore, lisez toujours.

Il n'y a pas que le sexe ou le travail dans la vie, pas plus qu'il n'y aurait que des bons ou des méchants autour de vous...

mercredi 22 juillet 2009

Que faire quand les Parques vous réveillent au son du clairon avec une étrange partition... Hardi, me voilà ou courage, fuyons ?


Drôles de Pâques....



La veille était un mardi, je m'en souviens, un début d'après-midi. Fin du mois d'avril. Temps frais, presque ensoleillé mais lumière blafarde. Les arbres commençaient à verdir; l'intermittence de l'ombre des platanes faisait cligner mes yeux tandis que la voiture de mon frère filait bon train sur la départementale déserte. Nous nous étions arrêtés pour une petite collation et j'avais pris un plaisir indicible à tailler dans le steak saignant. Les pommes de terre rissolées fleuraient bon et même le demi-pichet de vin de pays était convenable... Cela m'avait mis de bonne humeur. Heureusement car depuis le matin, je n'étais pas à toucher avec des pincettes : trois jours avant, Clara m'avait envoyé sur les roses. Il n'était plus question que je continue à passer la voir comme quand bon me semblait, avec tout juste un petit coup de fil trop bref pour m'annoncer quand ce n'était pas après un message sur son répondeur téléphonique. Elle pourrait ne plus être seule... et il m'avait fallu lui rendre les clefs de son appartement. Jamais une toile ni même une invitation au restaurant, avait-elle ajouté. Là, elle exagérait. Parfois, je m'arrêtais chez le fleuriste et j'achetais une splendide brassée de fleurs aux couleurs éclatantes, elle s'en étonnait parce que c'était délicieusement rétro mais ce n'était jamais pour son anniversaire... j'aimais lui dire « Je t'aime ! » en lui offrant un bouquet de fleurs. Elle me regardait, décontenancée, presque méfiante.
- Et le dire avec ta queue ? glissait-elle mi-figue, mi-raisin en se déshabillant.
Elle avait des formes plantureuses. Cela me rendait fébrile, mes doigts voletaient comme les bras d'une pieuvre, l'effleurant, la faisant frissonner. Vorace, je goûtais à tout, jamais rassasié. Sur sa peau fine, laiteuse, se dessinaient des veines bleutées. J'aurais presque pu voir battre son cœur quand nous retombions exténués, gorgés d'amour, les narines palpitantes. Féline ou coquine, elle venait se frotter contre moi telle une chatte. J'admets que bien souvent, je ne fus pas de taille, je n'étais pas capable de la faire gémir autant de fois qu'elle l'aurait souhaité.
- Tu touches à tout mais tu ne finis rien, crachait-elle furieuse.
Dur-dur de bosser trois nuits de rang, à souder de minuscules composants électriques, d'accumuler des vertiges, des contrariétés à cause de petits chefs misérables, à l'affût des mauvaises cadences. Le quatrième matin, souvent à l'aurore, je m'enfuyais de ce bâtiment maudit en accélérant le pas. Je passais devant la cahute des gardiens, clic-clac dans la pointeuse et je m'arrêtai aussitôt après devant la cabine téléphonique à l'angle de l'avenue, heureux d'être enfin libre pour trois jours, cinq quand le week-end venait en suivant comme une cerise sur le gâteau. Je composais le numéro d'une Clara ensommeillée.. et vite, je prenais un bus pour, plus vite encore, me précipiter entre ses jambes et mettre mes oreilles au chaud. Espérer réaliser des prouesses était devenu une vaine espérance. Le temps des acrobaties, des assauts langoureux était bien loin. Je crois bien qu'il m'arriva de m'endormir, les joues posées sur le velours de l'intérieur de ses cuisses, j'avais pu voir naître sur son visage un rictus méprisant quand j'avais sursauté. Il était clair qu'un jour, elle en aurait assez. Ce jour-là était arrivé...
Sitôt sorti du boulot, j'étais passé chez elle. A sa voix au téléphone, j'avais bien compris qu'elle n'était pas chaude mais je ne voulais pas rentrer chez moi pour être tiré d'un sommeil béni, deux heures plus tard, par le voisin entrain de se laver les dents, par l'autre tirant la chasse d'eau avant de partir bosser... j'avais été implorant, elle avait bien voulu céder. En passant, j'eus l'idée de prendre à la boulangerie du coin, qui venait d'ouvrir sa grille, une poche contenant deux appétissants croissants au beurre que je poserai sur la table de sa kitchenette. Elle avait hurlé quand je l'avais rejointe dans le lit : mes pieds étaient froids. Je m'étais retourné de mauvaise grâce, ne pouvant même pas me coller à elle : elle était en sueur... je posai tout juste un baiser dans son cou, elle se contracta et son épaule me repoussa. Vers midi, j'émergeais pour la trouver devant un feuilleton télévisé, glissée dans un peignoir en éponge. Merci pour les croissants... de rien... nous passâmes l'après-midi devant la télévision avec quelques câlins grognons en zappant pour éviter les sempiternelles niaiseries. J'avais bien des idées ludiques qui me traversaient la tête mais je devinais que le moment n'était pas pile-poil. Je décidai de prendre une douche, j'eus beau appeler Clara, CLARA ? Claaaara... en feignant la désinvolture, elle ne voulut pas venir et cette douche ne me calma pas. Plus tard, vers vingt heures, j'avais fait un saut au fast-food du coin d'où j'avais ramené un sac bien ventru, pour faire la paix. Deux hamburgers pour chacun, des frites à la pelle, du ketchup, une grosse poignée de pailles pour jouer au mikado et un méga-cola . La douzaine de beignets de poulet était autant de friandises d'enfer avec leur sauce à la moutarde, et puis, je ne vous dis rien de celle au curry... Bref, tout était impeccable pour une soirée sans trop de haine. J'avais même pensé à prendre deux glaces avec un coulis de caramel et des noisettes jetées par dessus. J'ai toujours eu la conviction que le vrai bonheur n'était en fait qu'une suite ininterrompue de joies simples...
Nous avions fait cinq parties de mikado, j'en gagnais trois. Elle refusa une dernière revanche... Je m'étais amusé à la narguer en agitant des frites, piquées dans un gros pot de mayonnaise, devant sa bouche avide. Cette bouche démesurément ouverte me fit un drôle d'effet... et quand elle s'étira en tétant la paille plongée dans son soda, les yeux mi-clos, je m'approchai comme un malin. Scoubidou !
Je glissai ma main sous le peignoir pour caresser tendrement son ventre tiède, insinuer un doigt curieux entre ses lèvres à peine humides, tendre cachette... MAINTENANT, TU FAIS CHIER... et patati et patata. Impossible de lui faire entendre raison, elle ne voulait pas. Non, elle hurla qu'ELLE NE VOULAIT PLUS.
Eh, merde !
De rage, en sortant dans la nuit, j'avais balancé ses clefs à travers le studio. Pendant que la porte claquait, j'entendis un bruit de verre brisé.
La lampe ? Une vitre ? M'en foutais...
Tandis que je hâtais le pas vers l'arrêt du bus, tâche lumineuse dans la rue sombre, elle s'est mise à la fenêtre du troisième étage. Je pus l'entendre gueuler après un connard, une larve, un impuissant et que sais-je encore...
« Manu, tu m'écoutes ou tu rêves ? ». Je n'ai pas entendu ce que me racontait mon frère. Il s'inquiète : quand devra-t-il quitter la départementale ? Je jetai un regard circulaire pour me repérer.

- Bientôt, tu verras un silo à grains. Blanc. Tu tourneras juste après, sur la droite. On traversera le village et après ce sera tout droit. Enfin... tout droit... c'est manière de parler parce que la route est sinueuse. Mais tu verras, c'est simple.
L'esprit entièrement tourné vers Clara, je remarquais bientôt les derniers lacets de la route, j'aperçus les flèches des deux clochers de la vieille abbaye avec en contrebas, son étang - longue langue d'eau - et de gros bouquets d'ajoncs sur les berges.
Le ponton en bois menaçait de s'affaisser dans les reflets grisés. Mon frère gara sa voiture sous l'ombre pâle des tilleuls. Il était un peu plus de quinze heures...
- Je t'attends, dit-il.
- Je vais les prévenir de mon arrivée. Je reviens...
Ces dernières années, cinq à six fois, m'avait pris la toquade d'une cure de silence dans ce lieu, loin de la ville. En vrai païen, j'y venais avec des motivations presque hédonistes, prenant plaisir à lire, à écrire, à surprendre l'aube à travers les vitraux de l'église lors des Vigiles, écoutant les moines psalmodier - douce torpeur - ou bien encore à me promener sans but dans les environs, à entendre plus attentivement ici le chant des oiseaux, à manger à heure fixe des repas roboratifs - l'abbaye avait un beau potager, entretenait une basse-cour, quelques cochons et produisait un miel crémeux. Je voulais ne penser à rien d'essentiel, me coucher très tôt pour dormir comme un loir et peut-être guérir de mon aquoibonisme.
Bref ! Je voulais oublier les agressions dans un asile qui n'était pas terre d'exil. Chaque fois, je téléphonais alors à Frère Jean qui s'occupait de l'hôtellerie pour lui dire mon souhait d'une courte retraite.
Aujourd’hui, je voulais m'assurer d’être attendu car ma voiture étant en rade, mon frère avait eu la gentillesse de se proposer de m'accompagner - c'était son jour de congé - et je ne voulais pas qu'il s'en retourne sans que je sois certain de pouvoir rester. Je poussai la lourde porte en chêne massif et j'entrai dans le hall d'accueil. Sur la droite, dans un local qui servait de porterie, je distinguai aussitôt Frère Gilbert, truc noir sur coule blanche.
- Tiens, bonjour Emmanuel... je vais appeler Frère Jean...
Il me reconnaissait. Étrange. Je ne venais pourtant pas si souvent...
Deux minutes ne s'étaient pas écoulées que Frère Jean, avançait vers moi, sourire aux lèvres, les bras tendus pour une accolade.
- Ah, enfin ! Ne m'avais-tu pas dit que tu arriverais pour le repas. Les autres t’attendent pour commencer, ils doivent avoir très faim... Et toi ?
- ?!? Excuse-moi, Jean, pour ce retard...
Je n'ai jamais pu appeler autrement que par son seul prénom ce grand gaillard qui avait bien soufflé sept dizaines de bougies... Et j’essayai de m’excuser, assez maladroitement, je le concède. «…tu comprends, je suis parti en retard... Toujours un dernier truc à boucler avant le départ. Bon, il me faut aller saluer mon frangin qui m'a accompagné et je reviens ».
- D’accord, rejoins les autres dans la petite salle, en face de mon bureau, le réfectoire de l'hôtellerie est réservé aux moines à cause des travaux, je t'expliquerai...
Je ressortis, assez perplexe. L'accueil était bien singulier. Certes ma relation avec Frère Jean était des plus cordiales mais mon retard, mon sans-gêne aurait dû l'avoir irrité : à l'accoutumée, il ne se souciait pas des retardataires pour le repas, il avait coutume de sourire en disant qu’ils prendraient le train en marche.
- C'est bon, tu peux y aller. Je suis obligé de remettre le couvert, ils m'ont attendu pour manger, murmurai-je à mon frère quand j'arrivai à sa portée.
- C'est la meilleure ! Et bien, mon salaud... ne t'empiffre pas trop ! Appelle-moi quand tu en auras marre, je viendrai te sortir de là.
Je fis le tour de la voiture pour prendre dans la malle mon bagage pour ces quatre jours.

Je l'ai regardé démarrer et faire demi-tour dans un nuage de poussière. Je rentrai et me suis dirigé vers ce petit réfectoire, hier petite salle de lecture. L'idée de feindre un bon appétit ne m'exaltait pas. Ils étaient huit convives attablés: un frère dominicain, un bénédictin, deux prêtres en costume gris avec une discrète croix sur le revers de leur veste que je ne remarquerai que plus tard, deux religieuses dont l'une, malgré sa coiffe et son habit terne, aurait damné tous les saints du paradis tant elle était gironde, des seins opulents que sa tunique ne masquait pas et dont les rondeurs me couperont le souffle tout le long du repas. Les deux derniers, laïcs un peu benêts, arboraient une grosse croix en bois clair sur la poitrine, attachée à une simple cordelette, signe ostensible de dénuement volontaire, j’esquissais un rictus narquois devant cette si évidente ostentation. Chacun me salua avec un sourire plein de douceur, le visage empreint d'une bonté lumineuse. Le repas, que je commençai timidement en prétextant un embarras gastrique, se fit dans le recueillement. Je pouvais les voir rompre le pain avec une minutie précautionneuse, le porter à leur bouche avec des gestes lents, le mâcher longuement, sans bruit incongru. Quand Frère Jean apporta une daube qui sentait bon, quand il posa sur la table un plat creux empli d'une purée qui manifestement n'était pas un infect mélange de flocons déshydratés et de lait en poudre, ma gourmandise reprit le dessus et je décidai de participer plus allègrement en tendant mon assiette... bien sûr, il me fallut ensuite regagner ma chambre au confort tout monacal pour y entamer une sieste, tant j’étais gavé, repu. Je m'étais allongé sur l'étroit lit en fer, enroulé dans une couverture de laine pour ne pas me cailler.
Il devait être dix-neuf heures quand je me réveillai. Au-dessus du lavabo, j'appuyai sur l'interrupteur pour obtenir un maigre éclairage et je m'aspergeais le visage avec une eau glaciale. Brrrr ! J'aurai juste le temps d'une balade rapide dans les sous-bois qui entouraient l'abbaye avant que ne sonne la cloche pour l'office du soir qui avait pour moi le charme suranné d’une improvisation de Duke Ellington. Les nuages pommelés étaient ourlés de mauves, un pic vert se fit entendre dans les frondaisons, plus loin, dans l'ombre.
Encore un repas sans paroles, un théâtre muet. C'est au cours de la vaisselle en commun que j'appris la nature des travaux coûteux dans l'église : restauration du sol de la nef, pose d'un plancher chauffant dans tout le chœur, sous les trois premières rangées de bancs des fidèles... et les torchons essuyaient les assiettes, les verres et les couverts. Puis vint l'heure de prendre congé, l'abbaye s'endormait très tôt. Ma chambre donnait sur l'angle du petit cloître de l'hôtellerie. Je fermais les deux volets de bois, les lourdes charnières rouillées lâchèrent un couinement comme une longue plainte. J'extirpais de mon bagage quelques affaires, des bouquins et la dernière mouture d'un texte à remanier, écrit trop vite. Je les rangeais dans une armoire de guingois et me mis à lire mes notes dans le silence, à noircir quelques pages d'un cahier à petits carreaux, fumant une cigarette, puis deux. Je poursuivis par la lecture d'un petit traité fort pertinent sur la réincarnation. Imaginer l'âme volatile, fugueuse, occupant un habitat temporaire, comme un jeune couple de mariés occupe un meublé, était bien étrange mais convenir de la possible existence d'une nouvelle chance était rassurant, pourrait faire disparaître mes doutes sur le sens qu'avait ma vie. Quand je commençai à bailler, quand mes yeux se mouillèrent, se rétrécirent en de minces fentes, je fis un dernier effort et j'allai ouvrir la fenêtre pour dissiper le nuage de fumée. Dans un frisson, j'inspirais profondément, la nuit était claire, fraîche, un immense coup de pinceau trempé dans du lait traversait le ciel saupoudré d'étoiles. Une chouette hululait, je crus deviner le vol de quelques roussettes, zigzag dans la cendre. Je m'endormis vers minuit, dans des draps glacés, rêches...
J'eus conscience de me réveiller en grande forme comme après une longue nuit bien paisible. Les aiguilles de ma montre-bracelet indiquaient à peine deux heures du matin.
Non ?!?
Avais-je été réveillé par un bruit quelconque au dehors ?
Je tendais l'oreille.
Avais-je été réveillé par une sournoise envie de pisser ?
J'épiais les réactions de ma vessie.
RIEN... le sommeil m'avait déserté. Je pouvais voir les étoiles à travers les vitres, les volets rabattus contre le mur extérieur laissaient pénétrer une clarté lunaire, je distinguais maintenant les formes de la chaise devant la petite table, celles de mon pantalon à cheval sur le dossier, celles de l'armoire dans le coin. Je fermai les yeux et me mis à songer à ceux qui au dehors, vivaient une vie ordinaire, dormaient ou bien se réveillaient déjà fatigués quand, moi, j'étais plein d'une surprenante vitalité. Mes pensées s'envolèrent vers la ville que j'avais quitté quelques heures auparavant; je voyais ses rues désertes dans la nuit, je pouvais voir ou imaginer les quelques voitures glissant sur la rocade, un poids lourd en transit vers plus au sud; un gyrophare bleu s'approchant du carrefour et cela me sembla bien réel. Je rasais les toits des usines, mon frère habitait là. Dans la chambre des gosses, un des jumeaux dormait à plat ventre, l'autre en chien de fusil. Je surpris mon frère, blotti contre sa femme qui avait passé une cuisse nue par-dessus les draps; je souris de mon indiscrétion. J'eus envie de filer, il me sembla alors que ma conscience s'échappa aussitôt de la maison comme une simple fumerolle survolant presque instantanément les landes puis la baie pourtant si loin. L'océan luisait sous la lune, un léger clapotis blanc d'écume caressait la plage au lieu des habituelles vagues mugissantes. Étrange voyage... Soudain je voulus m'élancer vers des contrées où le soleil brillait encore, je repris de la hauteur, virait sur ma gauche et j'atteignis, par delà l'océan, un horizon d'où le soleil m'apparut rougeoyant dans l'aurore. Je filai vers lui en un éclair. Dans le même instant, l'astre grimpait devant moi pendant que le jour prenait la place de la nuit. Je reconnus New-York avec sa belle dame au flambeau, son port fameux, le pont de Brooklyn. La foule cosmopolite des passants : femmes, hommes, enfants et voyous en maraude...
Tout à coup, d'une façon encore aujourd'hui inexplicable pour moi, je fus pris d'un amour grandissant pour toute cette vie grouillante, je pouvais lire clairement, dans la pensée de chacun et cela m'effraya. La marée enflait, je pouvais saisir la raison de chaque joie, de chaque peine... SANS EFFORTS, JE LES ENTENDAIS PENSER !
La misère, les injustices, les rêves comme autant d'images qui me submergeaient... chaque pensée comme une griffure, vive douleur. Je me sentis envahi par une onde chaude, baigné par le désir d'aider, d'aimer mon prochain sans retenue, la certitude subite que j'incarnais l'alliance de tous les blancs, de tous les noirs, de tous les jaunes et de tous les rouges m'électrisa. Je sursautai dans le lit, je me redressai et je me mis à pleurer… sans aucune raison, je vous assure. Des pleurs de compassion, d'abord silencieusement puis en légers sanglots surprenants. Je n'avais jusque là que trop rarement eu l’occasion de pleurer. J’avais appris, d’un père intransigeant, à souffrir en silence et à encaisser les baffes sans faillir. J'étais maintenant transi d'amour, d'un amour incommensurable pour ces inconnus, pour cette humanité en errance et plus les minutes passaient, plus cet amour qui coulait hors de moi, parce que j’ouvrais grand mon cœur, me transcendait, vraie souffrance silencieuse qui grandissait parce que grandissait ma peur face à mon propre comportement que je savais anormal. J'eus de plus en plus de mal à contenir une angoisse sourde qui commençait à soulever ma poitrine, la broyant dans un nœud terrible...
Je me mis à haleter, ma respiration devint désordonnée. Une panique s'empara de moi car je ne comprenais pas pourquoi je m'étais mis dans un tel état. Et mon affolement fut extrême quand plus d'une heure après, je m'aperçus que j'étais impuissant à stopper ce flot de larmes, ces hoquets douloureux. Je voulus fuir et je crus voir mon alter ego éthéré ou mon âme - je ne sais trop au juste comment appeler ce truc - qui s'éloignait du sol vers le ciel comme une fusée spatiale lancée pour une mise en orbite.
(…) Et je peux voir l'océan dans son entier qui se rétrécit aux dimensions d'un lac, d'une mare, d'une simple flaque d'eau et j'embrasse bien vite du regard les deux continents, américain et européen, une épaisse couche nuageuse masquant toute la Scandinavie, une bonne partie du nord de l'Allemagne. Ma fuite s'accélère, je contemple en entier la planète Terre. Que m'arrive-t-il ?
MAIS QUE M'ARRIVE-T-IL ?
La détresse me submerge, ma raison n'existe plus, impossible de comprendre cette terrifiante odyssée. Dans un sursaut, en un souffle, mon corps, léger comme une brise, retrouve sa pesante réalité et je reçois un coup à l’estomac. J’ai ressenti un haut le cœur semblable à celui provoqué par la décélération d'un avion lorsque son pilote inverse la poussée des réacteurs à l'atterrissage. Dans un dernier élan, je me mets à supplier pour que s'arrête ce mauvais rêve. Que voulez-vous que je fasse d’autre ? D'abord du bout des lèvres comme un chuchotement puis dans une dernière imploration.
Mon dieu, mon dieu...
Oh, mon dieu ! AIDEZ-MOI...
Et là, je manque de suffoquer... quand je réalise que même cet ultime recours, venu du fond des âges, m'est interdit, que je ne peux attendre d'aide de personne puisqu'au même moment une conviction intime jaillit, une certitude absolue m'habite tout entier : JE SUIS DIEU.
Oh, noooooon !
Un éblouissement abominable me transfigure... mais loin de me calmer, cette si soudaine surconscience me flanque une trouille bleue. Ma confusion est extrême, mes idées prisonnières d'un vrai maelström : de moi dépendent donc les phénomènes physico-chimiques, biologiques, atomiques, subatomiques, astrophysique, cataclysmiques, météorologiques, volcaniques, et tutti quanti ? Et je devrais corriger toutes les inconséquences, tous les errements, assumer toutes les famines, consoler les morts, punir les corrupteurs, les assassins, pardonner les destructions et les richesses dilapidées... et ce, à travers le pays, le continent, le monde entier, l'univers, le cosmos...
Oh, noooooon !
Une vision mystique comme l'extase d'un fou furieux... je suis la Vie.
Ça y est, j'ai disjoncté, je suis devenu dingue.
Mystico-glinglin !
Qu'est ce qui me prend ? Que sont ces hallucinations ? Le gosse que je fus aura-t-il trop lu ? Aura-t-il été trop nourri de mythes et aujourd'hui, l'adulte a-t-il pété les plombs ?
Cette âpre volonté de rejeter l'impensable a eu, au moins, l'avantage de stopper mes hoquets, je respire mieux maintenant. Mes larmes se sont asséchées. Terrifié, je me lève pour aller jusqu'au lavabo. Des deux mains, je me débarbouille à l’eau glacée, espérant recouvrer un brin de lucidité, sortir de ce cauchemar... Angoissé, je prends une cigarette et je vais à la fenêtre. Je fixe mon regard sur le mur d'enceinte. Je peux voir la sculpture, énigmatique dans sa niche, d'un Saint-Christophe, une terre cuite érodée par le temps.
Le Bien ? le Mal ? Évidemment indissociables, tous deux comme les deux faces d'une même pièce de monnaie.
Allez, mec, va prendre une douche. Il faut que tu te ressaisisses !
Vite, que la caresse du jet brûlant me rende plus vivant… Je prends ma trousse de toilette et je jette une serviette sur mon épaule. Je sors dans le couloir qu'éclaire faiblement une veilleuse, les douches sont de l'autre côté, refaites à neuf depuis l'an dernier. Même sous la douche, je continue à ruminer... les minutes passent, l'eau sur mon corps comme milles aiguillons. Je me sens envahi par le silence quand je décide calmement d'effacer de ma mémoire cet épisode psychédélique. Je vais descendre à la cuisine comme si de rien n'était, pour prendre un thé ou un café et, ensuite, j'irai assister à cet office des Vigiles. La présence des moines dans l'aube montante devrait me ramener à une réalité plus ordinaire. J'avais demandé, hier au soir, à Frère Jean de me réveiller à cet effet. D'ailleurs, ce sera bientôt l'heure. Mais je ne savais pas que je vivrai durant la nuit suivante un tel charivari... Comme à l'accoutumée, il viendra toquer à ma porte, doucement sans un mot et continuera son chemin, sans un bruit. Parfois, ces coups brefs ne suffisaient pas à me tirer d'un sommeil profond et je restais sous les couvertures jusqu'à l'heure du petit déjeuner que parfois, je manquais également. Cela m'agaçait car j'avais pris goût à ce chocolat au lait dans lequel je trempais d'épaisses tranches de pain frais et croustillant, couvertes de beurre et de confiture.
Je suis donc descendu à la cuisine, presque décontracté. J'ai réussi à trouver dans l'armoire le pot de café soluble. J'ai préparé un grand bol. J'ai croqué un quignon de pain égaré dans la panière, tout en remuant le sucre avec une cuillère.
Quand j'entendis la cloche, je me dirigeai vers le réfectoire des moines qui servait de chapelle durant la durée des travaux dans l'église... c'était étrange de franchir la clôture et de faire quelques pas dans ce cloître, habituellement strictement réservé à la communauté des moines.
Dans la pénombre, je fus le premier à entrer. Un bénitier avait été installé juste après la porte, je me gardai d'y plonger les doigts. L'odeur caractéristique dégagée par un papier d'Arménie en combustion chatouilla mes narines, me combla d'aise. Un pupitre flanqué d'un micro, autour : des chaises, des fauteuils. De-ci, de-là des bancs minuscules qui, posés sous les fesses, servent à soulager les plus vieux moines, agenouillés pour prier. Pour un public absent, d'autres bancs, de taille normale ceux-là, alignés sobrement. Dans cette grande pièce rectangulaire, le plafond est bien haut. Un grand crucifix pend contre le mur. Une veilleuse électrique, rouge, brille comme un repère. L'Esprit Saint ? Je me raidis. Je vais m'asseoir dans le fond. J'attends bien un quart d'heure avant de voir apparaître une ombre, surgie d'une petite porte. Elle s'approche du micro, vérifie son bon fonctionnement puis s'en retourne sans un regard vers moi. La deuxième ombre prend place, rejette son capuchon en arrière. Suivie de quelques autres pendant que les cloches sonnent dehors à la volée... Quand ils sont tous là, installés en bon ordre, immobiles, l'abbé ou un autre, prend un petit marteau. Cling ! L'office commence... je ne saurais vous dire ce qui se raconta car j'étais pensif. Du moins, tout au début car je fus tout d’un coup très attentif quand j'observai qu'un des moines, celui que je reconnus pour être celui qui chante avec une voix de flûte, se disposait à entamer une lecture d'importance. En effet, il avançait vers le pupitre en tenant dans ses mains un très grand ouvrage, de ceux qui ressemblent à des vieux grimoires, lourds, épais, enluminés. Bref, un bouquin assurément précieux, à voir son recueillement. Je devinai une rare précaution dans ses gestes, une cérémonieuse attention. Et il ouvrit ce grimoire, se racla la gorge et se mit à lire une étrange histoire illustrée d'étranges paraboles. Il y a longtemps, j'avais lu les quatre Évangiles comme les aventures fantastiques d'un Tom Sawyer. J'en avais retenu la musicalité, les refrains, si la symbolique n'a jamais eu de sens pour moi. Ce texte était différent. Une impression diffuse m'enveloppa, que lisait donc ce moine pendant que sa silhouette se découpait mieux dans l'aurore ? Il s'interrompit pour des acclamations sublimes qui chantaient un refrain d'allégresse : celui si longtemps attendu était enfin rené. Je suis époustouflé, j'écarquille les yeux : cette liturgie est manifestement hérétique. Là, il n'est pas question d'une résurrection mais bien d'un événement attendu... depuis bientôt deux mille ans, l'apparition d'un nouveau sauveur. Au fil des minutes, ce moine est saisi par un surprenant émoi, il sanglote, marque un arrêt, reprend sa lecture mais c'est au-dessus de ses forces, il sera relayé par un autre pendant qu'il reculera, chancelant. Puis encore un autre, et un autre encore. Peu à peu une évidence démente s'impose à moi : ce récit est celui de mon enfance, de ma prime adolescence avec des métaphores à peine voilées, puis celui des années qui suivirent. Je deviens fou. Est-il possible que j'ai pu être épié durant tant d'années dans le plus grand secret ? Quand les moines entonneront à l'unisson des chant de grâces, je lutterai pour ne pas céder à l'envie qui me taraude de me lever, de dire haut et fort que ASSEZ, J'AI COMPRIS, C'EST D'ACCORD, JE SUIS LÀ, PARMI VOUS !

Puis un silence.
Comme une épreuve ?
Un autre…
Chaque fois, une plus grande acclamation rompra ces silences pesants. Et je me tiendrai coi... comme un roc. Vingt fois, trente fois.
Frigorifié, la bouche sèche, éberlué, j'assiste à la projection du film de ma vie, heure par heure. La cérémonie - je ne veux pas parler de mascarade - ne prendra fin qu'en début d'après-midi... une éternité.
Comment ?
Mystère.
Accablé par cette révélation, j'en sortis épuisé, incapable d'avaler quoi que ce soit, l’heure du repas était devenu le moindre de mes soucis.
Je passerai presque tout le reste de la journée dans la bibliothèque, à lire, tel un forcené, pour trouver réponse sans équivoque à mes effrayantes interrogations. Je serai abasourdi de trouver sur les rayons des traités ésotériques sur la kabbale, sur la réincarnation, des livres sur le bouddhisme, l'hindouisme, l'islam, des essais de théosophie, des thèses polémiques et tant d'autres lectures. Des clochettes tinteront à mes oreilles, semblables à celles que brandit l'enfant de chœur à chaque temps fort de la messe. Elles tintèrent jusqu'à m'irriter, délirant acouphène, en écho à chacun de mes
« Ah, mais oui ! ». Ainsi derrière le paravent du verbe, se cachait depuis toujours la vérité. Chaque mot commun du vocabulaire théologique contient un deuxième sens, porteur d'un signe à fleur de page. Un signe offert à quiconque voudrait bien se donner la peine de voir derrière l'encre. Les écritures saintes ont donc initié une gnose, un impitoyable jeu de cache-cache. Mon cerveau fonctionne comme un turboréacteur, je souhaite couper les gaz, reprendre mon souffle. Peu à peu, j'observe que j'ai vent de l'identité du moine qui va venir m'accoster au tournant d'un couloir, puis de celui qui me tendit la main en entrant dans la chapelle et de cet autre quand j’irai prendre l'air dans le jardin... ils sont tous venus, tour à tour me saluer, sous de futiles prétextes. Un sourire illuminera leur visage tandis qu'ils prendront mon poignet à deux mains pour le serrer, esquissant une génuflexion timide : signe d'allégeance ou signe de reconnaissance ? Je sais ce qui va m'être dit, m'être demandé avant que leurs lèvres ne s'entrouvrent. Inopinément, je découvrirai (dernier coup de théâtre) dans un réduit sous l'escalier, un amoncellement d'objets hétéroclites m'ayant appartenu ou encore ayant appartenu à mon grand-père jardinier. Pantelant, je saisis entre autres, le large râteau qu'il utilisait pour rassembler les feuilles mortes dans le parc de la clinique, mes mains avaient gardé le souvenir de chaque nœud dans le bois du manche. Je retrouverai des bouquins aux pages jaunies sentant le moisi, relégués dans une armoire du garage familial. J'y retrouverai les annotations que j'avais faites avec un porte-plume. Je sortirai malgré moi de son emballage vieilli le flacon... je dévisserai son cabochon, et je retirerai délicatement, avec un calme olympien le capuchon bleu du stylo-bille que j'avais laissé tomber dans l'encre après l'avoir si longtemps mâchonné, à l'âge de six ou sept ans. Il fut impossible à l'enfant malhabile que j'étais alors, de réparer sa bêtise sans se noircir les doigts. Trop impatient, il avait abandonné et avait caché l'encrier paternel pour éviter la colère du tyran.
Plus tard, dans le modeste oratoire où un moine priait, je remarquerai une icône du douzième siècle, un Pancréator polychrome aux fines dorures, qui m’apparut sans l’ombre d’un doute valoir une fortune et je m'indignerai auprès de ce frère Joseph, bizarrement attentif, de cette inique possession quand la communauté quémande des dons pour payer les travaux de l'église, et pour cela épingle dans les chambres des affichettes dignes du meilleur cabinet de publicité.
Plus tard encore, alors que l'abbaye bruissait d'une discrète agitation, je comprendrai pourquoi ce postulant, traînant une patte maigre comme une branche morte, est venu de la sienne frôler ma main quand je le vis s'enfuir en courant, sidéré.
- Il m'a guéri, il m'a guéri... c'est un miracle !
Je déciderai de m'évader. Je devenais schizophrène... mon frère, au bout du fil, ne se formalisera pas. Pas de problèmes, j'arrive tout de suite...
Frère Jean balbutia, prit un carnet, griffonna la note de mon court séjour. Il essaya bien de me retenir, l'archevêque n’allait pas tarder, à l’en croire. Puis l'Abbé voulut me persuader d'une voix haletante. Je le rabrouai, inflexible. Ses paupières frémirent, il me chuchota, désespéré, que ce n'était que le lendemain matin, très tôt, qu’arriverait le pape...


ET ALORS ?!?

Je recherche une semblable maisonnette, de briques rouges et de belles pierres...

<b>Je recherche une semblable maisonnette, de briques rouges et de belles pierres...</b>
... pour m'y réfugier, bêcher mon carré potager, cultiver mon jardin intérieur et continuer d'écrire en paix, le chant des oiseaux enchantant mes oreilles, le vent tournant les pages... à votre bon coeur !

Invitation aux lecteurs et aux histrions de passage...

Mes coups de coeur...

  • " Le chemin des âmes " de Joseph Boyden.
  • Toute l'oeuvre de Jim Harrison, notamment " Dalva ".
  • Toutes les nouvelles de Raymond Carver, champion américain de la catégorie.
  • " La rivière du sixième jour " de Norman MacLean.
  • Toute l'oeuvre de John Fante, notamment " Bandini ".
  • Toute l'oeuvre de Tony Hillermann, notamment " La voie de l'ennemi ".
  • Tout Philippe Djian avant son arrivée chez Gallimard, notamment " 50 contre 1 " (nouvelles).
  • " Le lac " et " Les belles endormies " de Yasunari Kawabata.
  • " Shosha ", " Amour tardif " (nouvelles), " Ombres sur l'Hudson " et " Le magicien de Lublin " d'Isaac Bashevis Singer.
  • " Le nom de la rose " d'Umberto Eco.
  • " Des larmes et des saints " et " De l'inconvénient d'être né " d'Emil Cioran.
  • " A mi-chemin " et " Balades au paradis " (nouvelles) de Sam Sheppard.
  • " La métampsychose du Docteur Smidi " d'Armand Olivennes.
  • " L'homme aux pâtes " de Michel Field.
  • " Le parfum ", " Le pigeon " et " La contrebasse " de Patrick Süskind.
  • " Le salon du Wurtenberg " et " Les escaliers de Chambord " de Pascal Quignard.
  • " La décision médicale " de Lucien Israël.
  • " Retour à Zornhof " de Gérard Oberlé.
  • " Le beau revoir " de Guy de la Valdène.
  • " Les Indiens d'Amérique du Nord " d'Edward S. Curtis.
  • " L'objet de l'amour " de Marie-Hélène Breillat.

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Jacquie Lawson e-cards

Région Midi-Pyrénées (France).

Le cinéma autrement ? UTOPIA à Toulouse et à Tournefeuille (France).

Le saviez-vous ? Vraiment étonnant...

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